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Lettre ouverte au nouveau ministre de l’Agriculture

lundi 23 mai 2022

Marc Fesneau a été nommé vendredi ministre de l’Agriculture dans le nouveau gouvernement d’Elisabeth Borne. Un pouvoir qui implique des responsabilités colossales. Terre de Liens lui adresse une lettre ouverte ce lundi.

Monsieur le ministre de l’Agriculture,

Au nom de dizaines de milliers de citoyens et citoyennes inquièt·es de l’avenir des terres agricoles[1], nous vous souhaitons la bienvenue dans l’ère de l’urgence. Les rapports successifs du GIEC ne vous auront sûrement pas laissé indifférent, et si vous acceptez les clés de la rue de Varennes, c’est que vous êtes prêt à endosser la responsabilité d’un virage à 180° de l’agriculture française. Un virage au service des populations, au premier rang desquelles les agriculteurs et agricultrices, un virage au service des territoires, vivants, dynamiques et solidaires, et un virage au service de la biodiversité et des écosystèmes.

Les choix des modèles agricoles ne sont pas neutres

Avec un cinquième des émissions de GES d’origine anthropique[2], le secteur agricole est en partie responsable de la crise climatique dans laquelle nous sommes désormais plongé·es, tandis que l’agriculture, par des pratiques polluantes encore largement utilisées, participe de la dégradation des sols et de la perte de productivité, donc de sa propre capacité nourricière[3]. Les choix des modèles agricoles ne sont pas neutres. Ils pourraient apporter une partie des solutions si ce que nous faisons de nos terres agricoles et la manière dont nous les travaillons sont décidés à l’aune des urgences climatique, sociale et environnementale.

Pour cela, nous avons besoin d’un ministre à même de se placer au-dessus des intérêts particuliers, qui conduisent à freiner les changements au risque d’oublier que nous avons une responsabilité collective à protéger les capacités nourricières, aujourd’hui et demain. Un ministre qui sache faire la synthèse des enjeux et accompagne tous les acteurs dans la transition vers un horizon commun et durable.

Garantir la durabilité de nos capacités nourricières implique de préserver les terres agricoles

Comme nous l’avons montré dans notre Rapport sur l’état des terres agricoles en France, garantir la durabilité de nos capacités nourricières implique d’en préserver le principal facteur, les terres agricoles. Malgré les alertes incessantes, les surfaces de terres artificialisées en France progressent inexorablement, 55 000 hectares par an en moyenne depuis 40 ans[4], l’équivalent d’un terrain de foot toutes les 7 minutes. Les terres agricoles en sont les premières victimes[5]. L’artificialisation est un phénomène aux conséquences quasiment irréversibles sur les écosystèmes. Nous ne savons pas renaturer les sols à un coût supportable pour la société[6]. Parier sur le zéro artificialisation nette c’est distribuer des droits à artificialiser dans l’hypothèse illusoire qu’une compensation est possible.

Quant à la qualité des sols, l’agriculture industrielle que nous avons développée depuis le milieu du XXe siècle produit aujourd’hui l’essentiel de notre alimentation au prix d’une consommation insoutenable de ressources naturelles, d’impacts sur la biodiversité, sur le climat et sur la santé publique. Ces pratiques agricoles ne sont pas durables. Lors des négociations pour la PAC 2023-2027, votre prédécesseur ne nous a pas donné de garanties à ce sujet, comme le note la Commission européenne qui fait état d’un faible niveau d’ambition environnementale et climatique[7]. Poursuivre dans cette voie, c’est hypothéquer définitivement la capacité de la terre à nous nourrir et à faire vivre les espèces animales et végétales qui en dépendent.

Il existe une opportunité de transition agroécologique

Il existe pourtant une opportunité de transition agroécologique, en accompagnant les paysans et paysannes vers des pratiques durables et en faisant de chaque nouvelle installation un pas vers un modèle agroécologique. Les 20 000 installations par an visées par le Président - contre 13 000[8] actuellement - sont largement insuffisantes à compenser les départs - autour de 21 000[9] chaque année - et permettre un véritable renouvellement des actifs agricoles. En 10 ans, 100 000 fermes et 80 000 emplois agricoles ont disparu[10], et la tendance semble loin de s’inverser. Il est urgent d’agir pour stopper cette hémorragie. Chaque départ à la retraite doit permettre une, voire plusieurs installations. Sans une intervention volontariste des pouvoirs publics pour former et installer une nouvelle génération paysanne, les terres libérées continueront d’agrandir les fermes et de vider les campagnes. Entre 2010 et 2020, la surface moyenne d’une ferme est passée de 53 à 69 hectares[11]. Des fermes plus grandes ne sont ni plus productives, ni plus écologiques. La loi portant mesures d’urgence pour assurer la régulation de l’accès au foncier agricole au travers de structures sociétaires, adoptée à la fin du dernier quinquennat est largement insuffisante et d’ores et déjà limitée pour enrayer cette concentration, qui s’accompagne d’une destruction d’emplois agricoles. Renouveler les actifs agricoles est donc un enjeu à la fois économique et environnemental, pour maintenir des territoires vivants.

Plus qu’un renouvellement des générations, c’est un renouvellement des modèles agricoles qu’il s’agit de porter. Exit les exploitations qui polluent nos terres et inondent les marchés internationaux. Nous ne pouvons prétendre nous soucier de la sécurité alimentaire mondiale, quand nos exportations étouffent les systèmes agricoles locaux et détruisent nos terres. Place aux fermes ancrées sur les territoires, qui répondent aux attentes sociétales de produits sains et accessibles à toutes et tous, qui garantissent une vie digne à celles et ceux qui les produisent tout en prenant soin des sols.

Pourquoi, alors que 92% des citoyens souhaitent que l’agriculture conventionnelle évolue[12], nous ne sommes pas capables de passer la barre des 10% de terres en agriculture biologique[13] ? Pourquoi, malgré des promesses récurrentes, 10 000 fermes disparaissent chaque année, et quasiment autant d’emplois agricoles ?

Depuis 20 ans, Terre de Liens agit

Depuis près de 20 ans, Terre de Liens, organisme national à vocation agricole et rural (ONVAR), agit pour préserver durablement les terres agricoles et faciliter l’installation de paysan·nes en agriculture biologique et nourricière. Grâce à l’épargne, les dons et la mobilisation des citoyen·nes nous avons préservé 8 500 hectares de terres agricoles, acquises pour installer 450 paysan·nes en agriculture biologique. Chaque ferme ainsi préservée est un outil de transformation sociale et environnementale : une production alimentaire locale renforcée, la création d’emplois pérennes et porteurs de sens, la fertilité des sols et la biodiversité protégées par des pratiques respectueuses de l’environnement, des territoires dynamisés et une économie agricole pérenne. Ce ne sont pas des robots et des programmes informatiques, gourmands en énergie et matières premières et menaçant l’autonomie des paysans, qui font l’agriculture, mais bien des hommes et des femmes avec les mains dans la terre.

Pour découvrir cette agriculture, nous vous invitons à venir visiter une ferme Terre de Liens non loin de chez vous. A Fay-aux-loges, dans le Loiret, l’acquisition de la ferme de la Chesnaie (72 hectares) a permis l’installation de 3 paysan·nes en maraîchage, élevages ovins et caprins, volailles de chair, poules pondeuses et transformation fromagère. Deux fermes, trois emplois, et des produits diversifiés pour le territoire. L’une d’entre eux souhaitait initialement s’installer dans la Beauce où elle vivait. Elle a fini par changer de territoire au vu de l’impossibilité d’accéder à des terres. Un comble pour une zone aussi agricole.

Notre action doit trouver écho dans des actions politiques fortes

Notre action, soutenue par des dizaines de milliers de citoyen·nes, est porteuse d’espoir. Elle doit aujourd’hui trouver écho dans des actions politiques fortes. Le Président, alors candidat, promettait une loi d’avenir agricole. Si loi d’avenir il y a, alors elle devra être à la hauteur de nombreux enjeux sociaux, économiques, environnementaux et garantir :

● La préservation des terres et de leur usage agricole

● L’accès aux terres aux personnes porteuses de projets agroécologiques

● Une nouvelle régulation foncière avec des priorités claires favorisant les pratiques agricoles durables qui coopèrent avec le vivant

● Une gouvernance démocratique et transparente des terres agricoles qui prenne en compte les attentes sociétales vis à vis de l’environnement et de l’alimentation

Les opportunités politiques existent, loi d’avenir agricole, programme d’aide à l’installation et à la transmission agricole, directive sol, politique agricole commune, etc.

Elles n’attendent qu’un courage politique pour les saisir et se soustraire aux pressions diverses.



Geneviève Bernard, présidente de la Fédération Terre de Liens
Jean Pluvinage, président de la Fondation Terre de Liens
Luc Moineville, gérant de la Foncière Terre de Liens

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[1] Le mouvement Terre de Liens rassemble plus de 20 000 citoyens actionnaires, donateurs et bénévoles

[2] CITEPA, Rapport Secten, 2020

[3] MTES, Environnement et agriculture, les chiffres clés, 2018

[4] Agreste, l’occupation des sols entre 1982 et 2018, avril 2021

[5] Agreste, L’artificialisation des terres de 2006 à 2014 : pour deux tiers sur des espaces agricoles, 2015

[6] Harold Levrel, Les compensations écologiques, 2020

[7] Commission européenne, Observations relatives au Plan Stratégique relevant de la PAC présenté par la France, 31 mars 2022

[8] Actif’Agri. Transformations des emplois et des activités en agriculture, Centre d’études et de prospective, ministère de l’Agriculture et de l’alimentation, 2019

[9] Ibid.

[10] Agreste, Recensement agricole 2020

[11] Ibid.

[12] Baromètre de l’agroécologie 2022, Terre et Humanisme et Opinionway

[13] Agence Bio, 2020

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