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Le plus grand plan social de l'histoire ?

Publié le 8 juin 2022

La France compte 389000 fermes selon le dernier recensement agricole de 2020, soit environ 100000 de moins qu’en 2010, une baisse de 20% en dix ans. Dans le même temps, la taille moyenne des fermes a augmenté de 25% pour atteindre 69 hectares.En quoi cette situation cache-t-elle une réalité dramatique pour le monde paysan ? Explications.

« Une concentration excessive des terres agricoles divise la société, déstabilise le milieu rural et met en péril la sécurité alimentaire, ce qui nuit aux objectifs écologiques et sociaux européens. »
Rapport du Parlement européen sur l’état des lieux de la concentration agricole dans l’Union européenne, 2017

Cette dynamique de concentration s’accompagne également de la destruction de centaines de milliers d’entreprises agricoles et d’emplois dans le secteur. La concentration des terres entre quelques mains, tout comme la diminution constante et rapide du nombre d’agriculteurs, sont devenues des sources d’inquiétude majeures face à l’arrivée d’investisseurs non-agricoles davantage motivés par le profit.

Des fermes de plus en plus grandes… et de moins en moins nombreuses.

La course à l’agrandissement

Une orientation dépassée. Les grandes exploitations agricoles (d’une surface moyenne de 136 hectares), quasi inexistantes il y a 60 ans, représentent aujourd’hui une ferme sur cinq et couvrent 40% du territoire agricole métropolitain. Cette dynamique a été largement soutenue voire provoquée par les orientations politiques des gouvernements depuis les années 1960. Si elles étaient considérées comme allant dans le sens d’un certain progrès à l’époque, ces orientations semblent aujourd’hui dépassées, avec une baisse constatée des rendements agricoles et des effets destructeurs sur la biodiversité largement documentés.

En Europe, des incitations à contre-sens. Côté européen, l’agrandissement des fermes est aussi alimenté, entre autres mécanismes, par la politique agricole commune (PAC), dont l’essentiel des aides est alloué en fonction des surfaces travaillées. Ce mécanisme pousse nombre d’agriculteurs à s’agrandir et favorise ceux déjà en activité, au détriment de nouveaux entrants qui peinent à s’installer.
Entre 2005 et 2016, l’Union européenne a ainsi perdu plus de quatre millions de fermes, à mesure que le phénomène de concentration s’amplifie. Les fermes de plus de 100 hectares représentent 3% du total des fermes européennes mais la moitié de la surface agricole utile. À l’opposé, les petites fermes (moins de 10 hectares), qui constituent 80% des unités de production, se partagent moins de 10% des terres agricoles européennes. Si la France a longtemps mieux résisté que les pays voisins à ces phénomènes de forte concentration, les évolutions sont aujourd’hui rapides et alarmantes.

Et pourtant. Le rapport d’orientation du groupe Safer met pourtant en lumière un lien entre l’augmentation de la taille des surfaces travaillées et la baisse de la valeur ajoutée par hectare. Et c’est un comble, puisque c’est d’abord pour augmenter leurs revenus que les agriculteurs ont bien souvent été poussés vers l’agrandissement et l’augmentation des volumes de production, acculés par la baisse des prix. La Safer note ainsi que l’agrandissement est bien souvent perçu encore aujourd’hui comme un moyen de maintenir les revenus pour les agriculteurs. Pourtant, de tels projets nécessitent des investissements conséquents, et participent à l’endettement toujours plus important des agriculteurs.

Un plan social qui ne dit pas son nom

Une destruction massive d’emplois malgré un potentiel évident. La baisse des emplois agricoles a suivi sensiblement les mêmes tendances que la disparition des fermes. En 20 ans, 320 000 emplois agricoles (équivalent temps plein) ont été détruits. Comme les grandes unités de production emploient proportionnellement moins de main-d’œuvre que les plus petites, la destruction d’emplois a été accélérée par la concentration des terres. Chaque fois qu’une ferme moyenne de 53 hectares est absorbée par une ou plusieurs autres fermes, c’est l’équivalent d’un emploi sur le territoire qui est perdu.
Ces évolutions sont d’autant plus dramatiques que l’agriculture est un secteur qui a un fort potentiel de création d’emploi, de qualité lorsque les pratiques agricoles valorisent tant l’humain que la terre, et peu délocalisable. C’est aussi une condition au développement des activités de transformation locale et de commercialisation sur des circuits courts et de qualité, et une nécessité pour le maintien de services publics sur les territoires ruraux.

Quand il en reste, des emplois précaires et une agriculture gérée par des sous-traitants. En parallèle de ces problématiques, la part du salariat agricole a fortement augmenté ces dernières décennies et représente désormais un tiers de l’emploi agricole. Cette hausse dissimule en réalité l’effondrement du nombre de paysans, faisant mécaniquement augmenter la part des salariés agricoles. Ces derniers sont largement employés sous des statuts précaires (CDD, saisonniers, apprentis). Le recours de plus en plus fréquent à des travailleurs détachés est également à souligner.

Mais que font les pouvoirs publics ?
En plus du statut du fermage, adopté en 1946, qui protège le fermier, locataire de terres, face aux propriétaires, la France se dote dans les années 1960 de deux outils complémentaires de politique foncière : le contrôle des structures et les sociétés d’aménagement foncier et d’établissement rural (Safer). Ces deux outils ont permis de ralentir la concentration des terres et la disparition de fermes, et ont limité le renchérissement des prix des terres agricoles. Mais ces outils de régulation sont devenus inadaptés face à l’émergence de nouveaux défis tels que la financiarisation des marchés fonciers, mais aussi pour aider l’émergence d’une nouvelle génération d’agriculteurs non issus du milieu agricole.

Le frein de l’accès à la terre pour les nouvelles générations

“[Le bon usage du foncier] et la possibilité d’en permettre l’accès aux projets les plus enrichissants pour le territoire est un enjeu pour la France.”
Rapport d’orientation du groupe Safer, 2018

Une crise démographique sans précédent

En 2020, selon les premiers résultats du recensement agricole, un quart des agriculteurs ont 60 ans et plus et devraient partir à la retraite d’ici à 2030. Sur la base des surfaces moyennes connues pour ces classes d’âge en 2016 (le recensement de 2020 n’ayant pas encore fourni ces informations mises à jour), près de cinq millions d’hectares devraient changer de main d’ici à 2030, ce qui représente près d’un cinquième de la surface agricole utile actuelle. Ces changements pourraient être une formidable opportunité pour engager l’agriculture française sur la voie de la transition agro-écologique. Une opportunité aussi pour les milliers d’hommes et de femmes, issus ou non de familles d’agriculteurs, qui cherchent des terres pour s’installer. Mais les dynamiques actuelles ne sont malheureusement pas en leur faveur.

Et pourtant, transmettre ses terres est bien souvent une impossible équation.
Rares sont en effet les fermes qui parviennent à se transmettre à un nouveau paysan, en particulier en dehors du cadre familial. Face à la faiblesse des retraites agricoles, les terres représentent souvent un capital nécessaire dont il convient de tirer le meilleur parti. Pour les personnes cherchant à s’installer, le prix de l’accès au foncier, des équipements matériels, des stocks ou des bêtes, peut représenter une barrière infranchissable, d’autant plus que les surfaces des fermes se sont accrues. Sans une intervention forte et volontariste des pouvoirs publics, ces millions d’hectares de terres agricoles nouvellement libérés iront majoritairement agrandir les fermes voisines, qui seules auront les capacités financières pour les racheter... Au risque d’une fuite en avant de la taille des fermes, et de pérenniser des modèles agricoles insoutenables pour l’environnement et peu souhaitables du point de vue économique et social, participant à la désertification des territoires ruraux.

La relève freinée par l’accès aux terres agricoles

“J’ai réussi ce passage en bio et mes dix dernières années ont été heureuses, alors quand l’âge de la retraite est arrivé, il était hors de question que le travail d’une vie soit démantelé et que ma ferme parte à l’agrandissement, faute de repreneur. Mes terres, je les avais dans la peau. Comme nombre d’agriculteurs, mes parents me les avaient transmises.“
Loïc Gaudin, ferme de Duptière

La transmission d’une ferme à une nouvelle génération de paysans est une opportunité d’accélérer la transition écologique, de créer de l’emploi dans les territoires concernés et favoriser l’évolution des pratiques agricoles. Mais en l’absence de politique publique complète et efficace pour faciliter les transmissions, de très nombreuses terres partent à l’agrandissement, favorisant bien souvent l’expansion du modèle agricole conventionnel, intensif en capital. Aujourd’hui, près d’une ferme sur trois seulement est transmise, et deux-tiers des surfaces libérées conduisent à l’agrandissement des fermes déjà existantes. C’est l’une des raisons pour lesquelles aujourd’hui en France, 125 fermes disparaissent chaque semaine.

"Quand Colin est arrivé sur la ferme, tout de suite le courant est passé entre nous. Mais comme nombre de jeunes aujourd’hui, il n’était pas issu du monde agricole et n’avait pas la possibilité de s’endetter pour racheter les terres. Odile, une voisine bénévole de Terre de Liens, a alors évoqué l’idée que le mouvement achète la ferme pour permettre son installation. Pour Colin c’était l’assurance de pouvoir démarrer sans se mettre en difficulté. Et pour moi, c’était une garantie que, quel que soit le parcours de Colin sur la ferme, mes terres resteraient agricoles et bio."
Loïc Gaudin, ferme de Duptière

Le prix des terres rend la vie impossible aux néo-paysans. S’il est propriétaire, un agriculteur partant à la retraite est également incité par la modicité de sa retraite à tirer le meilleur profit de la vente de ses terres. Or, ce sont souvent les voisins installés, qui ont déjà rentabilisé une partie de leurs investissements, qui sont les plus à même de se positionner rapidement pour racheter les terres, quand l’installation d’un nouvel agriculteur peut prendre plusieurs années.
Si le parcours à l’installation est semé d’embûches pour tout le monde, trouver des terres agricoles pour des personnes qui ne disposent pas de terres familiales relève parfois de l’impossible, dans un contexte de pression croissante sur cette ressource, et de coûts d’installation bien trop élevés.

Des fermes qui ne correspondent pas au projet d’installation. Outre le prix d’accès à la terre, il existe une réelle inadéquation entre les fermes à céder et les projets d’installation. L’augmentation de la surface des fermes, la spécialisation et la mécanisation des pratiques ont transformé l’outil de production (terres, bâti, machines, etc.), générant une augmentation du coût de reprise, mais également un décalage par rapport aux nouveaux projets agricoles, plus à l’écoute des attentes sociales et environnementales.

Et du côté de l’action publique, des programmes inadaptés. Malgré l’évolution du milieu agricole, les dispositifs d’aide à l’installation, conçus dans les années 1970 pour accompagner les installations dans le cadre de reprises familiales, d’agrandissement et de spécialisation des fermes, n’ont pas évolué. En conséquence, les deux-tiers des installations ne bénéficient par exemple pas de la dotation jeune agriculteur (DJA), qui est le principal dispositif d’aide à l’installation, soit parce que leurs projets ne correspondent pas aux exigences définies (surface, rentabilité), soit parce que la personne dépasse la limite d’âge fixée à 40 ans.
Les politiques publiques se sont également largement focalisées sur l’installation au point d’oublier d’accompagner la transmission des fermes. Des solutions comme le portage foncier, qui permet de faire porter la propriété foncière par des organismes publics ou privés ne sont pas suffisamment investies pour répondre aux enjeux, malgré une mobilisation citoyenne croissante.

À (re)découvrir : notre rapport sur l’état des terres agricoles

Un état des lieux de la situation française et un cri d’alarme : Plus de 5 millions d’hectares vont changer de mains d’ici 2030. C’est une opportunité unique de réorienter notre modèle agricole. Et pourtant...
Chaque année, c’est une surface équivalente à la capacité à nourrir une ville comme le Havre qui est perdue. Aujourd’hui, 2/3 des terres libérées par les agriculteurs qui partent en retraite vont à l’agrandissement de fermes voisines, réduisant ainsi drastiquement les terres disponibles pour de nouvelles installations paysannes.
Artificialisation galopante, dégradation des sols, concentration des terres, ultra-spécialisation des fermes et non-renouvellement des générations paysannes, les attaques que subit la terre sont aujourd’hui nombreuses et connaissent un rythme effréné.

Nos constats et propositions sont à lire dans « L’état des terres agricoles en France »

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