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Communauté agricole Emmaüs du Maquis : après l’exil, l’espoir du fournil

Publié le 23 octobre 2023 , mis à jour le 28 novembre 2023

© Sandrine Mulas

D’un côté, des hommes et femmes paysans-boulangers soucieux de donner un sens à leur pratique. De l’autre, des migrant·es désireux d’en redonner à leur vie, après les épreuves de l’exil. La rencontre ne pouvait qu’être fertile, concrétisée aujourd’hui par le projet de la ferme du Maquis, dans le Lot-et-Garonne. Visite sur des terres où l’agriculture se conjugue au futur recomposé.

Une communauté de paysan·nes formateurs et d'exilé·es

Leurs mains forment comme un ballet par-dessus la fournée de brioches toutes prêtes à dorer. Les gestes sont rôdés, le rythme maîtrisé, et la chorégraphie parfaitement accordée. Chacun joue sa partition : à lui, le coup de pinceau de jaune d’œuf pour donner la couleur ; à elle, la pincée de graines de sésame pour la note finale. Ce matin, Moussa et Charlotte assurent le service au fournil, et l’on jurerait qu’ils ont fait ça toute leur vie. En vérité, le Malien de 34 ans n’a que quelques mois d’expérience, à peine. Les rudiments du métier de boulanger, il les a découverts en s’installant ici.

Et s’il manie désormais avec dextérité l’immense pelle à pain, un doute l’habite encore au moment d’enfourner les appétissantes galettes : combien de temps avant que le four à gueulard n’achève son œuvre ? « On avisera la cuisson à l’œil, on s’adapte, avec les fours à bois », rassure aussitôt sa partenaire du jour, qui est aussi sa formatrice. À terme, Charlotte rêve de le voir passer son CAP en boulangerie pour ouvrir plus grand l’horizon de sa nouvelle vie en France. Mais en attendant, le CV posé à l’entrée de la cuisine, et destiné à la préfecture pour sa demande de séjour, rappelle que le chemin est autrement plus long et compliqué lorsqu’on est migrant et sans-papiers. Outre les tribulations administratives, il faut aussi vaincre la barrière de la langue et, surtout, traverser l’épreuve de l’exil. Un parcours du combattant sur lequel Moussa se montre d’ailleurs peu disert : « On sait que c’est extrêmement difficile à vivre, on n’en parle que lorsqu’il en a envie, ou besoin », confie Charlotte.

Panneau affiché sur le mur de la cuisine collective © Sandrine Mulas

Accueillir, former, insérer

Tel est le triptyque qui a fondé la philosophie d’action d’Emmaüs, et que se charge à présent de mettre en œuvre cette ferme depuis qu’elle a rejoint le mouvement fondé par l’Abbé Pierre. Jusqu’alors, l’exploitation n’avait vocation qu’à produire des céréales bio, puis à les transformer en farine et en pain. Charles Poilly y était un paysan-boulanger fier de sa condition après avoir « pré-bifurqué » avant l’heure, à la suite d’études d’agro. Désormais, il ne fait plus seulement du pain, il aide aussi à le faire faire, et l’ensemble de son activité agricole se veut au service d’un projet bien plus grand encore.

Le véritable but, c’est d’être un lieu ouvert et solidaire où des grands accidentés de la vie peuvent trouver des moyens de se reconstruire. Si l’on veut dessiner un avenir souhaitable, l’agriculture ne peut pas se contenter d’être simplement plus écologique, elle doit également être plus sociale, plus inclusive.
Charles Poilly

Paysan-boulanger - Communauté agricole de la ferme du Maquis

L'origine du projet

À l’origine de ce virage peu commun, il y a un électrochoc vécu aux côtés de son associé, Patrick de Kochko. En décembre 2018, les deux hommes se rendent à Briançon à une AG de Semences Paysannes, un réseau dans lequel ils s’impliquent activement. Là, ils se retrouvent embarqués en urgence dans une maraude : « On a passé la nuit dans la camionnette, à jouer au chat et à la souris avec les flics sur des routes enneigées, pour tenter de secourir une cinquantaine de personnes qui passaient la frontière, à moitié pieds nus, cachées entre les pistes de ski...» rejoue Charles, qui se souvient des moindres détails. L’expérience est une « baffe en pleine gueule », prolonge Patrick : « On a pris la mesure du drame qui se joue au pays dit des droits humains : des hommes et des femmes qui risquent leur vie pour entrer en France et des habitant·es persécuté·es parce qu’ils osent se montrer solidaires. » Les deux hommes en ressortent armés d’une même conviction et se rapprochent alors de Cédric Herrou, l’agriculteur accusé de « délit de solidarité » après avoir également accueilli des migrant·es dans sa ferme de la vallée de la Roya.

Charles Poilly et Patrick de Kochko © Sandrine Mulas

Depuis, celle-ci est devenue en 2019 la toute première communauté agricole d’Emmaüs, en même temps qu’une formidable source d’inspiration : « Grâce à leur statut OACAS (organisme d’accueil communautaire et d’activité solidaire), les communautés Emmaüs offrent aux personnes en situation d’exclusion une vraie reconnaissance juridique, avec des droits effectifs – dont celui de pouvoir travailler et toucher des allocations », détaille Patrick. Les deux compères dupliquent aussitôt le modèle à l’identique, sous le parrainage bienveillant du pionnier : en mai 2021, l’association Le Maquis voit le jour et devient la 124e communauté Emmaüs de France, la seconde seulement à être entièrement dédiée à des activités paysannes. Un nom qui dit tout de l’ADN du projet : « Le maquis, cela désigne tout à la fois un lieu de résistance, de végétation et de convivialité – en Afrique, c’est ainsi qu’on nomme les bars populaires où l’on se retrouve le soir ! » justifient en chœur les deux fondateurs.

Une ferme aux valeurs humanistes

Aujourd’hui, aux côtés de Moussa, ils sont quatre autres compagnons, tous sans-papiers, à bénéficier ainsi du principe d’accueil inconditionnel cher à Emmaüs. Le planning de leurs missions alterne, jour après jour : ce vendredi de juillet, Stifanos est en charge de la préparation du repas collectif. Arrivé il y a quatre mois après avoir fui la guerre civile et la prison dans son pays, l’Érythréen de 52 ans ne parle pas français, mais cela ne l’a pas empêché de choper aussitôt le coup de main au moulin, lors de ses tours en meunerie. Nassir, lui, est le dernier à avoir rejoint la communauté, et son grand sourire dit tout de son bonheur d’y avoir trouvé comme une deuxième famille après son départ d’Algérie : « Ici, c’est facile de trouver sa place, il y a quelque chose d’harmonieux, comme dans un orchestre, chacun·e a son caractère et ses qualités, mais tout le monde fait attention à l’autre. »

La ferme a dû diversifier ses activités pour tenter de consolider un modèle économique, encore bien fragile. « La seule production boulangère n’est pas suffisante pour vivre, explique Charles. À terme, notre vrai poumon économique sera la commercialisation de semences potagères. » Le concours de Terre de Liens, qui a racheté une partie des terres cultivées en attendant de futures acquisitions complémentaires, a par ailleurs offert une sacrée bouffée d’oxygène, alors que la location des 35 ha restait précaire. Et ce, dans un environnement social et politique particulièrement compliqué – le territoire est un bastion de la Coordination Rurale, qui tient la Chambre d’agriculture et ne cache pas son hostilité au projet, tandis que Marine Le Pen est sortie en tête des urnes lors des dernières élections.

Nous sommes très fiers d’être associés à ce projet. C’est une démarche atypique, puisque c’est l’une des premières fois que Terre de Liens loue à une personnalité morale. Et c’est une formidable vitrine pour les valeurs humanistes que nous défendons !
Didier Renner

Terre de Liens Aquitaine, co-référent de la ferme

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