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Entretien avec Jérémie, maraîcher à Galinagues

mardi 21 avril 2020

Depuis 2016, Jérémie Vandermosten est maraîcher sur la ferme de Galinagues, sur le plateau de Sault, à 1 000 mètres d’altitude. Il nous raconte l’activité sur la ferme en temps de confinement.

« On est paysans, on n’a pas une activité où on s’arrête quand on connaît un revers. On a déjà vécu des périodes de crises climatiques et ça sert de leçon : on est capables d’être forts ensemble. C’est ça, la résilience des agriculteurs ! »

© Terre de Liens

Quel est ton parcours ?

Je suis fils et petit-fils d’agriculteur, j’ai quatre enfants. Aujourd’hui, j’ai une activité de culture légumière plein champ mais, avant d’être agriculteur, j’ai eu un parcours extrêmement diversifié. J’ai été maçon, pâtissier, ouvrier en grand déplacement, dresseur de chien et agent de sécurité…
Quand la crise financière de 2008 a frappé, j’avais une société de prestations de services en sécurité. Soudainement, je n’avais plus de marché. Ma société est devenue déficitaire et a fini par couler. Il fallait que je trouve de la ressource pour essuyer le revers !
Ayant grandi sur une ferme, je suis retourné mettre en place ce que je savais faire.

À Galinagues, vous êtes plusieurs fermiers : que font tes collègues ?

Il y a sur la ferme un paysan-boulanger, une chevrière, un couple fromager-vacher et moi-même.

© Terre de Liens / Cécile Dubart

Tout a démarré comme ça parce que ma mère avait ouvert sa ferme : elle y a longtemps mené une activité pédagogique d’éducation à l’environnement, puis elle a eu l’idée de mettre en place une couveuse pour des jeunes. Comme elle était en fin d’activité, une partie d’entre eux s’est installée de manière pérenne, avec des ateliers différents mais attenants sur un même domaine.

On est un groupe de gens installés au même endroit qui coopèrent et s’entraident. Avec la variété de nos activités, on s’organise pour mettre en place une intelligence agricole. Une continuité des échanges s’opère sur le matériel, sur le fumier et le foin, sur les rotations pour éviter de laisser les terres ouvertes à cause de la tendance érosive...

On a fait le choix de ne pas se constituer en collectif, de ne pas être interdépendants sur tout. Si une activité peine financièrement, ça ne pèse donc pas sur les autres.

La coopération sur une petite ferme, ça veut aussi dire qu’il faut accepter de mener son activité sur de petits ensembles, même lorsque son activité peut (ou doit) croître. A cause de la conjoncture, cela a créé des tensions et des difficultés.

Lorsque le voisin a annoncé la vente de sa ferme, ça a semblé être une opportunité : c’était trop grand pour qu’on la rachète seuls mais associés à un repreneur, le projet devenait crédible. C’était une belle opportunité pour que chacun de nous trouve du confort dans ses ensembles : le remembrement de parcelles ne se réfléchit pas qu’en surface mais aussi en qualité de sol.

Chez nous, c’est particulièrement sensible : on vit dans un pays extrêmement morcelé avec des parcelles qui font souvent moins de 2000m2. Pour agrandir et remembrer une ferme Terre de Liens, comme ça a été le cas avec l’acquisition de la ferme voisine de Culfret, ça suppose une complexité assez élevée au niveau foncier. Ça a été rendu possible par Terre de Liens mais c’est aussi un processus long.

Le confinement a commencé au mois de mars : quels sont les impacts sur vous et votre activité ?

C’est encore un peu compliqué à évaluer, même si on voit des conséquences concrètes : les chevreaux restent à l’étable et ne partent pas. On voit bien qu’il y a de grosses tensions sur les systèmes agricoles.
En début de saison, mon tracteur s’est cassé. J’en ai commandé un nouveau il y a trois semaines mais il n’est toujours pas arrivé. Le prêt bancaire pour l’achat de ce tracteur n’est pas débloqué non plus !

A travers la CUMA et le bouche-à-oreille, on coopère entre maraîchers des plateaux. Faute de merles, on fait avec des grives.
Je loue le tracteur du voisin.
J’ai beaucoup de mal à me procurer des plants et des semences.
Je n’ai pas pu tourner mes terres, je suis parti faire des chantiers ailleurs.
Le paysan-boulanger n’est plus en activité : il est salarié du vacher-fromager.

Le côté positif, c’est la réaction des gens en matière de consommation !

© Terre de Liens

Y a-t-il un changement de comportement chez vos clients ?

Les marchés ont fermé, je vais donc enregistrer une perte conséquente par semaine. Cela dit, la clientèle locale est plus en demande, des initiatives de livraison paysanne fleurissent et permettent de dynamiser la consommation.
On n’est pas encore en grande difficulté, on se débrouille mais ça ne veut pas dire qu’il n’y a pas de tensions.
On a reçu l’appel à l’aide d’une personne qui vend des asperges, on en a tous acheté pour l’aider mais on sait bien que ça ne remplacera jamais le chiffre d’affaires des marchés.

Cette période rappelle les gens aux choses essentielles : des personnes capables de les nourrir à côté d’eux.

Au niveau gouvernemental, ce qui est proposé n’est pas du tout adapté. J’ai bien connu le contexte de crise en 2008, je sais que c’est toujours difficile pour les entrepreneurs. Et pourtant, l’effet d’annonce des aides aux entrepreneurs a bien marché car les gens pensent que c’est suffisant. Pour moi c’est ça qui freine la prise de conscience collective, on ne se rend pas compte.
Si je veux un SMIC, il me faut 85% de plus et à ce jour il n’y a aucune compensation proportionnelle à ça ! La MSA reporte ses prélèvements, elle ne les annule pas.
C’est un discours qui me gêne.

Dans cette période, nous devons tous nous alimenter. Certains vont vers les grandes surfaces et d’autres vers les circuits courts. Qu’en penses-tu ?

Ça éveille une forme de sensibilité chez certains mais, face à la crise, l’écologie reste secondaire. Les gens veulent de la sécurité alimentaire.
Cette masse d’information anxiogène a mené certaines personnes à surréagir ou à se mettre en auto-quarantaine, alors qu’ils ont le droit de sortir une heure.

Je pense aussi au droit de réserve du réseau des transporteurs qui pourrait avoir un impact très dangereux sur les réseaux d’approvisionnement en tension comme les grandes villes.

© Terre de Liens

Avez-vous suffisamment de main d’œuvre sur la ferme ?

Oui, on n’engage pas ou peu de main d’œuvre extérieure sur la ferme donc on n’a pas de difficulté. En plus, étant en montagne, on est décalés : la saison de récolte commence mi-août.

Y a-t-il un impact sur ta vie au jour le jour, au-delà du travail ?

Je trouve que c’est surtout le flux d’informations incessant qui génère un effet nocif et anxiogène. C’est difficile à suivre, c’est dur psychologiquement…
Si je me coupe et que je ne regarde pas les infos pendant deux jours, je vais bien. Nos enfants sont à la maison et ma femme n’est pas au jardin mais, finalement, l’impact le plus lourd est celui du propos.

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