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Terres agricoles, les grandes absentes du débat

Publié le 6 février 2024 , mis à jour le 7 février 2024

© Terre De Liens Île-de-France - Jean-François Le Boulch

« Le travail de la terre ne paie pas ! »

C’est le cri de désespoir et de colère qu’ont exprimé les agriculteurs et agricultrices durant les fortes mobilisations de janvier. Pourtant, de la terre, il n’en a jamais été question lors des blocages et négociations. Et pour cause : cette question révèle les grandes inégalités.

Les dirigeant·es agricoles qui ont la parole ont davantage à perdre qu’à gagner à ce que la question du foncier soit mise sur la table. En effet, les revenus ne sont pas seulement bas : il sont inégaux. Les personnes qui s’en tirent le mieux sont celles qui ont réussi à agrandir les surfaces de leurs exploitations, pour toucher plus de primes PAC, distribuées à l’hectare, sans pour autant embaucher plus.
Ce mécanisme est néfaste :

  • pour la majorité des agriculteur·trices qui se sont endetté·es mais qui n’ont pas réussi à grossir suffisamment,
  • pour le renouvellement des générations : les candidat·es à l’installation ne trouvent plus de terres,
  • pour la souveraineté alimentaire et l'environnement, car cette concentration des terres, qui confine à l’accaparement, amène à simplifier, mécaniser et chimiser les pratiques agronomiques et à standardiser une production qui trouve des débouchés à l’export (pour 40% des terres en France).

À l'œil nu, les terres sont là, immuables, cultivées, pâturées, 26 millions d’hectares, soit la moitié du territoire métropolitain. Aux jumelles en revanche...

Les terres agricoles révèlent les fractures du monde agricole : inégalités criantes et financiarisation.

L’agriculture n’a jamais été aussi productive, et pourtant, chaque gain de productivité est battu en brèche par des prix qui flanchent (pour augmenter les marges des intermédiaires) et des charges qui augmentent (pour remplir le réservoir du tracteur).

La variable d’ajustement ? Les surfaces agricoles ! S’agrandir, encore et toujours.
20 % des fermes les plus grandes (136 hectares en moyenne) couvrent 40 % des terres agricoles (10 millions d’hectares).

S’agrandir pour produire plus et espérer maintenir son revenu est un leurre, car cela implique de s’équiper pour travailler plus de surface sans augmenter la main d'œuvre : les engrais, les robots, les tracteurs - héros des mobilisations de janvier, symboles de modernité… et d’inégalités - rendent les agriculteur·trices plus dépendants aux énergies fossiles (carburant, gaz pour les engrais) dont les prix se sont envolés depuis l’invasion de l’Ukraine (+30%).

S’agrandir pour toucher plus d’aides de la PAC. Les aides du premier pilier sont versées en fonction de la surface des fermes et non en fonction du travail qui y est réalisé. La PAC encourage donc la concentration des terres. La PAC a bon dos, mais faut-il rappeler que la clé de répartition de ces aides se décide au niveau national, que la FNSEA occupe une place de choix à la table des négociations, qu’elle s’est félicitée des arbitrages français ?

La concurrence est rude entre les agriculteur·trices pour les terres agricoles. Mais tout cela est passé sous silence.

Qui paie les pots cassés ?

  • La majorité des agriculteurs et agricultrices, qui n’ont pas (encore) réussi leur changement d’échelle pour se placer au-dessus de la mêlée. Pour financer ces agrandissements et ces investissements, ils et elles s’endettent auprès des banques ou se tournent vers d’autres sources de financement, des financiers qui sont près à investir dans le capital d’exploitation (la ferme) ou dans les terres agricoles. Mais ce sont rarement des philanthropes, et attendent une rentabilité des capitaux investis, nouvelle pression sur l’agriculteur·trice qui doit partager ses maigres revenus.
  • La prochaine génération agricole, car dans la mêlée pour les terres agricoles, les candidat·es à l’installation ne pèsent pas lourd. La régulation foncière (qui est pourtant censée leur donner la priorité) est difficilement appliquée (et pour cause, ce sont les mêmes qui veulent plus de terres qui décident de qui les aura…) sans compter que les fermes à transmettre sont bien trop chères pour être reprises par les nouveaux entrants. C'est pourquoi plus de la moitié des terres qui se libèrent partent à l’agrandissement.
  • La souveraineté alimentaire. Qui dit agrandissement dit simplification des cultures, moins de diversité des productions, moins de local, plus d’international. Aujourd’hui, 40 % des terres agricoles (10 millions) sont destinées à l'exportation.
  • Et enfin, l’environnement.
    On ne peut pas changer de pratique et se permettre de perdre en productivité quand on est acculé comme le sont certain·es agriculteur·trices. Alors, on appuie sur le champignon de la destruction environnementale pour espérer gagner encore en productivité, plutôt que de freiner un bon coup, ensemble et bien attachés - grâce à un accompagnement financier ambitieux - pour ne pas se prendre le mur qui s’élève devant nous.

Alors que faire ?

De toute urgence, il faut :

  • Mieux partager les terres, l’eau, et mieux redistribuer les aides pour valoriser le travail de la terre à sa juste valeur, en particulier celui qui soigne les sols et le vivant.
  • Davantage impliquer les citoyen·nes dans les orientations pour les terres agricoles, pour qu’aujourd’hui et demain, elles continuent à nous nourrir. Alimentation saine et abordable : nous sommes tous et toutes concerné·es !

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